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18 mai 2013 6 18 /05 /mai /2013 17:15

L'histoire des Juifs en Corse remonte à plusieurs centaines d'années. Les premières traces d'une présence juive dans l'ile se situent aux alentours de l'an 800.

A cette époque, une importante immigration venue d'Egypte s'est installée dans le Sud de la Corse ; une grande partie de ces femmes et hommes juifs parlaient et écrivaient l'hébreu. La majorité d'entre eux s'est implantée à proximité d'un village dénommé Levie (le bien nommé), situé à l'intérieur des terres à 20 km environ de Porto-Vecchio.

Par la suite, les membres de la communauté se sont dispersés un peu partout dans l'ile en devenant partie intégrante de la population autochtone et dans certains villages de montagne, des églises gardent encore la trace de documents rédigés en hébreu à côté de ceux rédigés en latin.

Bien des siècles plus tard, dans les années 1500-1530, environ 1000 Juifs de la région de Naples trouvèrent refuge en Corse, fuyant très certainement une persécution locale, et ils s'installèrent dans les régions montagneuses du centre de l'ile.

En l'an 1684, la ville de Padoue, située en Italie, qui était peuplée en grande partie par des Juifs qui habitaient un ghetto édifié en 1516, fut le théâtre de violences dirigées contre ses citoyens juifs, dont une partie faillit se faire lyncher. Une rumeur malveillante selon laquelle leurs coreligionnaires de Buda, avaient commis des actes de cruauté contre les Chrétiens de la ville hongroise, déclencha cette flambée de brutalité dirigée contre la communauté juive de la ville. C'est grâce à l'intervention d'un père Franciscain nomme Père Marco qui écrivit une lettre afin de dénoncer cette mystification, que la communauté juive échappa au massacre annoncé. Une grande partie de la communauté juive de Padoue décida à la suite de ces événements d'émigrer sous d'autres cieux plus cléments. Certains arrivèrent en Corse, et les habitants les nommèrent Padovani, ce qui signifie : venu de Padoue. Le nom de famille Padovani est un nom très répandu de nos jours en Corse.

Les Rois de France expulsent les Juifs, les Corses les invitent pour régénérer l'ile

Mais la plus importante vague d'immigration juive qu'ait connue la Corse, se situe entre les années 1750 et 1769. La première république constitutionnelle et démocratique d'Europe venant de naitre, le leader de l'époque Pascal Paoli fit venir en Corse entre 5000 et 10000 Juifs du nord de l'Italie, (les chiffres varient selon les sources) de Milan, de Turin ainsi que de Gènes pour revitaliser l'ile suite à 400 ans d'occupation génoise. Afin de les rassurer sur leur intégration et sur la volonté du peuple corse de les considérer comme leurs égaux, ce même Paoli fit une déclaration destinée aux nouveaux venus : "Les Juifs ont les mêmes droits que les Corses puisqu'ils partagent le même sort". Cela fit comprendre aux Juifs qu'ils étaient des citoyens à part entière et qu'ils bénéficiaient d'une totale liberté de culte, ce qui n'était pas le cas dans bon nombre de pays.

En réalité, c'est plus de 25% de la population corse qui aurait des origines juives

Ces immigrants portaient pour la plupart des noms à consonance ashkénaze, qui étaient très difficilement prononçables par la population locale. Une partie d'entre eux étant roux, ils se virent affubles du surnom de Rossu qui signifie rouge et désigne les rouquins ce qui donne au pluriel Rossi, nom extrêmement répandu en Corse. 

En réalité, c'est plus de 25% de la population corse qui aurait des origines juives. En lisant les états civils, on peut facilement s'en rendre compte : les noms tels que Giacobbi, Zuccarelli, Costantini, Simeoni... très communs dans l'île de Beauté, ne laissent planer aucun doute quant à leur origine.

Le nombre peu important des membres de la communauté juive, ajoute au fait que les Corses n'ont fait aucune différence entre les originaires de l'ile et ces nouveaux venus, est très certainement à l’origine d'un grand nombre de mariages mixtes qui déclenchèrent une assimilation quasi-totale. Malgré cela, les signes sur l'ile de beauté d'une ancienne présence juive y sont très nombreux ; un exemple probant en est le nom d'un village Casalabriva qui selon plusieurs sources concordantes viendrait de: casa di l'ebreo, littéralement la maison de l'hébreu (le mot juif n'existant pas en Corse). Ou bien encore, de nos jours dans certaines régions, il subsiste une tradition très ancienne de donner aux nouveau-nés des prénoms d'origine hébraïque tels que Mouse (Moise) etc. ...

Plus proche de nous, durant la seconde guerre mondiale, alors que la Corse était occupée par les fascistes italiens, les habitants de l'ile se mobilisèrent pour aider les Juifs à se cacher. Avec les moyens du bord, ils aidèrent hommes, femmes et enfants à se réfugier dans les villages de montagne. Un haut fonctionnaire français accomplit un travail admirable et, au mépris de sa vie, sauva à lui seul, plusieurs dizaines de Juifs. Il s'agit du sous-préfet de Sartène Pierre-Joseph Jean Jacques Ravail. Il travaillait avec le réseau mis en place par les partisans de Paul Giacobbi qui refusa d'opter pour la voie de la collaboration. (…)

*Partie de l’étude consacrée aux juifs de Corse parue sur le site Harissa.com le 3 mai 2013. Publié sur ce blog avec l’aimable autorisation de ses responsables.

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9 mai 2013 4 09 /05 /mai /2013 06:28

  

« Personne n’est protégé dans le gouvernement ». Cette formule employée par le chef de l’Etat dans la perspective d’un futur remaniement, s’applique sans aucun doute, tout particulièrement,  à Arnaud Montebourg. Au-delà de sa personnalité, l’indépendance d’esprit et de comportement qui a caractérisé le  ministre du redressement productif, s’explique certainement par le fait qu’il a pensé pouvoir s’abriter sous  les 17% obtenus aux élections  primaires de son parti.

Ce score qui comprend certains des électeurs de la partie la plus à gauche du parti socialiste, auxquels se sont adjoints nombre d’électeurs de la gauche de la gauche et  d’EELV, n’est pas le résultat d’un mouvement de fond dont Arnaud Montebourg serait l’incarnation.

Dans cette affaire, Arnaud Montebourg n’a été en réalité, l’espace d’un scrutin, que le réceptacle occasionnel des voix de militants ou d’électeurs, qui voulaient peser sur la ligne du parti et rien de plus. Il s’est trouvé en quelque sorte au bon endroit au bon moment. Aujourd’hui, il ne lui reste rien de ce « succès », chacun étant retourné vers sa famille d’origine  et la partie la plus à gauche du parti socialiste, qui ne manque pas de leaders, n’a aucunement l’intention de se regrouper sous la houlette du très controversé ministre du redressement productif.

C’est certainement cette appréciation erronée de son résultat aux primaires, qui lui a laissé croire qu’il disposait d’un rapport de force suffisant pour lui permettre d’infléchir la politique du gouvernement décidée par le président de la République, de s’opposer frontalement au premier ministre, de privilégier les syndicats au détriment de la solidarité gouvernementale et de mettre en avant une ligne politique, dont le créneau est pourtant déjà largement occupé par Jean-Luc Mélenchon. Peut-être même a-t-il imaginé qu’il deviendrait ainsi l’homme de la situation, vers lequel se tournerait inévitablement le président de la République.   

Sorti du gouvernement, il se trouvera confronté au problème majeur de son devenir. Redoutant la défaite, il  ne s’était pas présenté aux élections législatives et il ne peut donc plus compter faire entendre sa voix à l’Assemblée Nationale. La plupart de ceux qui volontairement ou non, ont négligé la case parlementaire ont eu le plus grand mal à exister. Ségolène Royal, Rachida Dati, Alain Juppé, Martine Aubry… en sont les exemples récents les plus significatifs.

Exclu du gouvernement et des grands débats, il ne lui resterait plus alors, qu’à errer de plateau en plateau de télévisions, lorsque l’on voudra bien l’inviter, avec une question essentielle qui très vite se posera : pour dire quoi ?

Ne disposant d’aucune assise ni d’aucun soutien structuré, sa sortie du gouvernement, l’écarterait du sommet de la vie politique et la perspective  d’un éventuel rebond, deviendrait alors dans un tel contexte, des plus aléatoires.  

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18 avril 2013 4 18 /04 /avril /2013 06:09

L’engagement du candidat à la présidence de la République n’interdisait pas de rechercher un terrain de conciliation acceptable pour les deux parties. Le président de la République n’y était pas opposé, il n’était pas hostile à ce que des élus, à qui le texte pose un problème de conscience, puissent se déporter. Devant la réaction des mouvements en faveur du mariage pour tous il devait très vite reculer. De même, il est sûr que l’utilisation du concept union civile qui aurait concerné tous les couples, à la place de celui de mariage, ainsi que l’avait proposé François Bayrou, aurait dépassionné le débat.

Le gouvernement, parce qu’il doit  faire face aux critiques les plus vives de son aile gauche sur le plan économique et social,  est demeuré ferme sur ses positions. D’autant ajoute-t-il, que l’on n’est jamais revenu sur une loi  «sociétale» et qu’après les premiers mariages célébrés dans le courant de l’été entre couples de mêmes sexes, plus personne ne contestera la loi. Il cite à cet égard les lois sur l’IVG et sur le PACS.

Les choses ne sont cependant pas de même nature et la gauche est peut-être en train de commettre la même erreur que la droite mais en sens opposé. La droite paie aujourd’hui, son inertie dans ce domaine, lorsqu’elle était aux affaires et elle le regrette amèrement. Il n’est pas impossible qu’en  ne recherchant pas de consensus la gauche ne paie demain, à l’occasion d’une alternance politique, l’extension sans plus de nuance, des dispositions du mariage, aux couples de même sexe.

D’ores et déjà, l’on observe que les bons sondages en faveur du mariage gay, sur lesquels s’appuyaient ses partisans,  ont cédé la place à d’autres qui le sont beaucoup moins. Par ailleurs, l’importance des foules qui se déplacent, leur constance, l’exacerbation de certains, comme l’engagement très fort de nombreux élus, rendra difficile, pour un candidat de droite à la présidence de ne pas s’engager à modifier le texte.

Le mariage gay risque de devenir le marqueur principal de la politique française, à défaut d’autres plus significatifs dans le domaine économique ou de la politique sociale.

Peut-être que les partisans du mariage Gay ont pris le risque, en trop jouant la gauche contre la droite, d’être devenus les otages de la politique d’un camp contre l’autre.

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15 avril 2013 1 15 /04 /avril /2013 05:22

     Article publié le 16 avril  2013 dans l'Express.fr     

Tandis que l’affaire Cahuzac-Moscovici nourrit sur fond de crise économique, un incendie ravageur, un projet de loi de moralisation de la vie publique, qui devait tout calmer, entretient le sinistre à qui mieux mieux.

Pierre Moscovici s’épuise et en s’épuisant, affaiblit le Premier ministre qui pare comme il le peut, les coups qui pleuvent de tous côtés. Tout sombre dans la démesure : évasion d’un détenu dangereux, agressions de gardiens au musée du Louvres,  manifestations anti mariage-gay qui dégénèrent, syndicalistes protestataires qui s’invitent au conseil politique du PS et qui reçoivent une ovation... Les moyens de défense  sont de moins en moins audibles, l’argument du bilan de moins en moins crédible, et on se contente souvent de justifier ses errements, par le rappel de ceux du gouvernement précédent.

Et pendant ce temps-là, le docteur Cahuzac joue à cache-cache. Démissionnera-t-il ou ne démissionnera-t-il pas ? Un jour c’est oui, un jour c’est non, un jour c’est peut-être. A-t-il une stratégie ? Que cherche-t-il à faire ? Il intrigue, il inquiète. Pourquoi ne dédouane-t-il pas « ce pauvre Pierre », ainsi qu’il l’appelle ? Et s’il se mettait en tête de devenir une sorte de héros romantique de la fraude fiscale ?

Le terrain est meuble, et trop d’incertitudes demeurent. Mais surtout et par-dessus tout, trois  ministres, de la façon la plus déloyale qui soit, attaquent la politique du gouvernement, au moment où il se trouve le plus en difficulté. L’un d’entre eux y ajoute l’insolence et parfois même, une certaine forme d’arrogance.  

François Hollande a fait une énième mise en garde. Peut-il cette fois-ci, en rester là ? Ne pas réagir ce serait valider le tir groupé des hebdomadaires, qui plus qu’une volonté de discrédit à l’encontre du Chef de l’Etat, expriment un certain état d’esprit de l’opinion.

Un gouvernement fébrile, qui s’affaiblit chaque jour un peu plus, quoiqu’il se passe, quoique que l’on fasse et dont le remaniement s’impose maintenant, comme une évidence...

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10 avril 2013 3 10 /04 /avril /2013 19:20

 

Cette affaire n’a rien à voir avec la politique, avec la démocratie,  avec le parti socialiste ou avec le gouvernement. Cette affaire est seulement celle de la complexité de la nature humaine, fragile et à mille facettes, celle de l’homme qui n’est jamais d’un seul bloc bon ou mauvais, mais qui oscille sans cesse entre les deux, l’un prenant le dessus sur l’autre, selon les circonstances, selon les moments, selon les évolutions de la vie.

Il n’est pas sûr que l’homme qui a ouvert un compte en Suisse il y a une vingtaine d’années soit le même que celui qui aujourd’hui a été mis en examen pour blanchiment de fraude fiscale.

Ses mensonges sont inadmissibles. Totalement inadmissibles. C’est une forfaiture vis-à-vis de tous ceux qui  ont cru en sa parole, en sa bonne foi. Il ne mérite de ce point de vue aucun pardon.

Mais ainsi qu’il l’a dit, il s’est certainement trouvé pris « dans une spirale du mensonge » de laquelle il n’a plus su comment sortir et l’aplomb incroyable dont il a fait preuve, devant les plus hautes autorités de l’état et en particulier devant l’assemblée nationale, fait plus penser à un véritable déni d’une situation qu’il voulait exorciser, qu’à une volonté de dissimulation et de tromperie.

« Punitur quia peccatum est » : on est puni parce que l’on a péché et la peine sera à hauteur de ce que l’on est, à hauteur de sa notoriété. 

Après la spirale du mensonge, il va connaître la spirale infernale du déshonneur, du vide autour de lui, des amis toujours absents, du téléphone qui ne sonne plus, de la solitude.

Marqué à vie, il est condamné à errer pour l’éternité dans un monde qui le rejette. Ce sera sa véritable sanction, elle sera infiniment plus lourde que la sanction judiciaire.

La sanction qui l’attend est celle qui lui sera décernée par le tribunal de l’opinion publique, l’une des plus terribles qui soient dans l’échelle des peines, celle du bannissement et donc de l’infamie.

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10 avril 2013 3 10 /04 /avril /2013 12:07

Il est amusant ou consternant d’observer, à l’occasion des nombreux débats qui ont lieu sur « les affaires », que les deux grands partis d’alternance se renvoient inlassablement leurs turpitudes respectives à la figure. Un peu, comme si les manquements des uns, justifiaient ceux des autres ou en tout cas, permettaient d’une certaine façon de les absoudre.

Pour les uns, le problème est politique et doit se régler politiquement, remaniement, dissolution, référendum, démissions…

Pour les autres, c’est la loi qui empêchera les malhonnêtes de devenir des élus ou des ministres de la République, c’est la loi qui permettra de « moraliser » la vie politique, présupposant par là même son immoralité... Et l’on préconise alors toutes sortes de déclarations sur l’honneur, de publications à tous vents de patrimoines, d’incompatibilités, d’interdictions, de suspicions et bien sûr, la   création d’une énième et  inévitable Haute Autorité …

En réalité, chacun sait bien qu’aucune de ces mesures ne résoudra rien et il suffirait de les examiner avec soin une à une pour s’en rendre compte. La réalité du problème est ailleurs.

Les institutions de la 5e République qui régissent la vie politique, ont été inspirées il y a plus d’un demi-siècle par un homme, le général de Gaulle, appelé à la tête de l’Etat pour régler le problème algérien.

La constitution de la 5e République a ainsi été fondée sur deux grandes idées, en relation avec la situation de l’époque :

1ère idée : Le pouvoir politique sera détenu par le Président de la République, qui l’exercera à travers une majorité parlementaire soumise, l’opposition ne disposant quant à elle que d’un droit de contestation.

2ème idée : Le pouvoir sera réservé aux deux grands partis dominants, qui l’exerceront selon le principe de l’alternance.

Plus tard, François Mitterrand inventera la cohabitation, puis  Jacques Chirac, paradoxalement à la demande de Lionel Jospin, rendra tout risque de cohabitation pratiquement nul, en faisant avec le quinquennat, correspondre le mandat présidentiel et celui de député.

Aujourd’hui, notre Constitution, s’oppose à ce que des  courants importants du peuple français, représentant plusieurs millions d’électeurs, soient représentés à  l’Assemblée Nationale, tandis que  des partis se trouvent surreprésentés par rapport à leur poids politique réel, au seul motif qu’ils ont accepté de devenir des appendices du parti dominant. Est-il normal que ni François Bayrou, ni Marine Le Pen, Ni Jean-Luc Mélenchon, qui font partis des grands leaders de la politique française ne puissent pas faire entendre leur voix à l’Assemblée Nationale ?

N’est-il pas temps que la France revienne à des institutions conformes à celles d’une démocratie normale, avec des institutions qui correspondent aux mœurs et à la situation économique et politique de notre temps et non à ceux de la guerre d’Algérie.

La République « normale » serait qu’aujourd’hui l’Assemblée Nationale ne soit pas une chambre d’enregistrement, que le gouvernement puisse ne plus être assuré, quelle que soit la politique qu’il conduit, de ne jamais être censuré, et que sur des sujets essentiels, en particulier ceux de société, soient mises en place des structures de conciliation composées de toutes les parties susceptibles de représenter les courants de pensée. L’idée selon laquelle, en élisant le Président de la République, les français ont acquiescé à tout son programme, est d’une absurdité totale.

Il faut arrêter de donner l’impression que tous les cinq ans ou tous les dix ans, un tiers des français gouverne contre un autre tiers, le troisième tiers étant définitivement exclu du champ politique.

Pour y arriver, il ne faut plus que les vainqueurs des élections, soient animés de sentiments de puissance et d’invulnérabilité. Cet état d’esprit est en grande partie responsable de ce à quoi nous assistons, la défaillance d’un homme  devient celle du camp auquel il appartient à raison de la solidarité qui les lie dans le combat contre le camp adverse. Cet état d’esprit est directement lié à la Constitution de 1958, qui donne tous les pouvoirs au vainqueur, sans partage et donc sans contrôle. Nicolas Sarkozy avait commencé sur la voie du partage du pouvoir, en particulier en donnant à l’opposition la présidence de la commission des finances et la Première présidence de la Cour des comptes, institution à laquelle il avait soumis les comptes de l’Elysée.

Il est temps d’aller plus loin, vers une République qui impliquerait l’ensemble des courants politiques à tous les stades du pouvoir, une République de conciliation qui se substituerait à une République des antagonismes. 

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8 avril 2013 1 08 /04 /avril /2013 17:25

Je n’aime pas la chasse à l’homme ni d’ailleurs la chasse tout court. Mais il est à craindre, sans jouer les oiseaux de mauvaise-augure, que Pierre Moscovici ne se trouve très vite pris dans la tourmente incessante des interpellations publiques et des mises en cause, comme l’ont connu nombre de ses pairs en politique.  

Pierre Moscovici a maintenant une obligation impérative, celle  de faire la clarté sur son rôle dans l’affaire Cahuzac dont il a été le ministre de tutelle.  Les choses ont mal démarrées. Lors de l’émission « Le Grand  Rendez Vous » diffusée sur i télé, dimanche 7 avril, les questions essentielles sur  le suivi de cette affaire ne lui ont pas, à mon sens,  été posées avec suffisamment d’insistance, pour obtenir des réponses précises.

Pierre Moscovici ne pourra pas se contenter, ainsi qu’il l’a fait,  d’affirmer qu’il travaille 17 heures par jour, que tout cela fait le jeu des populistes et que l’opposition a elle-même connu ce type de situation. Pierre Moscovici joue sa place à Bercy et peut-être même sa carrière politique. Cette affaire requiert, de sa part des éclaircissements sur deux points essentiels :

L’opportunité d’adresser aux autorités suisses une demande d’entraide internationale, alors qu’une enquête judiciaire était diligentée à l’initiative du Procureur de la République de Paris (1). Le contenu de la question objet de la demande d’entraide(2).

1-L’initiative du ministre des finances était-elle opportune ?

Le 8 janvier 2013 une enquête préliminaire a été ouverte par le parquet de Paris, du chef de « blanchiment de fraude fiscale ».

Seize jours plus tard soit le 24 janvier, Pierre Moscovici va adresser aux autorités helvétiques, une demande portant sur le cœur même de l’enquête judiciaire en cours, la possession par Jérôme Cahuzac d’un compte à la banque Union des Banques Suisses (UBS).

Dès lors que la justice s’était saisie de l’affaire, et alors que le ministre des finances n’avait pas cru devoir prendre, préalablement à cette saisine, une quelconque initiative allant en ce sens, on doit s’interroger sur les raisons qui l’ont conduit ensuite, à « doubler » les enquêteurs, par une demande qui a pu apparaître comme une interférence inappropriée sur le cours de la justice, même si en droit rien ne s’y opposait.

2-La réponse de la Suisse était-elle  contenue dans la question du ministre?

Il semble bien que oui puisque contrairement à la réalité, la réponse de la Suisse a été négative.

La demande a été limitée à la période postérieure à 2006 et à la banque UBS, alors que l’enregistrement téléphonique connu de tous, à l’origine du scandale, indiquait qu’à la fin de l’année 2000, Jérôme Cahuzac, cherchait à changer de domiciliation bancaire. On pouvait aisément supposer qu’en 2006 ce serait fait, d’autant que des bruits ont ensuite couru sur l’existence d’un tel compte.

Pour justifier d’avoir limité sa demande dans le temps, Pierre Moscovici a invoqué la prescription. Il a soutenu que la Suisse aurait refusé l’entraide au-delà de cette période. Cet argument juridiquement discutable, aurait dû  encore plus l’inciter à ne pas adresser une demande d’entraide tronquée, et à laisser faire la justice.

Pierre Moscovici aurait dû se montrer d’autant plus circonspect qu’il devait bien se douter que sa proximité personnelle, fonctionnelle et politique avec le mis en cause, aurait jeté un doute sur la pertinence de son initiative, telle qu’il l’a mise en œuvre.

A l’heure où des rumeurs circulent sur d’autres hommes politiques et où un effet boule de neige n’est pas à exclure, Pierre Moscovici risque, de se voir reprocher d’avoir au moins fait preuve d’une certaine légèreté dans le traitement de cette affaire.    

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5 avril 2013 5 05 /04 /avril /2013 13:18

    Article publié le 5 avril  2013 dans l'Express.fr    

J’ai connu l’époque pas si lointaine où en Corse, les femmes ne se rendaient  pas au cimetière pour  accompagner les défunts à leur dernière demeure. Je m’en étais étonné et l’on m’avait expliqué qu’il s’agissait d’une tradition qui remontait à une époque où les conflits se réglaient bien plus qu’aujourd’hui dans le sang et où la responsabilité était collective. Les obsèques d’un parent étaient l’occasion la plus propice  pour anéantir un clan, au moment où toute la communauté familiale était réunie.

Cette responsabilité collective  est issue des sociétés primitives. Les sociétés évoluées, où l’Etat s’est substitué à la vengeance privée, l’ont abandonnée au profit de la responsabilité individuelle.

En reviendrait-on pour les politiques, à la responsabilité collective ?

Sauf à démontrer qu’ils étaient au courant de la situation, ce qui paraît plus qu’improbable, en quoi François Hollande, Jean-Marc Ayrault, les députés socialistes et le gouvernement sont-ils responsables politiquement  de l’ouverture d’un compte bancaire en Suisse par Jérôme Cahuzac, dans les années 90 ? De même, en quoi le parti socialiste et au premier chef le président de la République, peuvent-ils se trouver concernés par le fait que le trésorier du candidat socialiste à l’élection présidentielle a enregistré deux  sociétés aux îles Caïmans, sans que l’on sache à l’heure qu’il est si l’opération est ou non illégale ?

Les politiques auraient-ils  désormais une obligation de probité qui engagerait leur responsabilité politique, pour des faits commis par d’autres, du simple fait qu’ils sont comme eux des politiques ?    

Cette responsabilité est d’autant plus injuste, qu’il n’est pas nécessaire que ce soit un  manquement commis dans le cadre de l’exercice de fonctions publiques ou à son  occasion, tels actes de corruption, fraudes, favoritisme lors par exemple de l’attribution de marchés publics.

Aujourd’hui, même si le manquement n’a rien à voir avec les activités politiques de l’intéressé, même s’il est d’ordre privé, même s’il est difficilement détectable parce que fort ancien, comme en l’espèce, le responsable politique et en définitive la classe politique toute entière en portera, aux yeux de certains, la responsabilité.     

L’exemple de Marine Le Pen dont Roland Cayrol, a pris la défense à juste titre dans l’émission « c dans l’air » de ce jour 4 avril est encore plus significatif. L’un de ses amis,  avocat, a ouvert dans le cadre de son activité professionnelle et donc semble-t-il régulièrement, le compte objet du tumulte que nous connaissons. A l’époque Marine Le Pen était âgée de 22 ans et venait de terminer ses études. Comment peut-on alors la rendre responsable de tous les actes légaux ou illégaux passés par ses proches, ses amis, ou ceux qui le deviendront, depuis cette époque et  pendant ces deux dernières décennies ?

De même que l’on apprend à l’instant que le parquet de Bordeaux envisagerait de requérir un non-lieu dans l’affaire Sarkozy-Bettencourt, dans laquelle l’ancien président avait été mis en examen pour abus de faiblesse. S’il s’avérait qu’il n’existait pas de charges contre ce dernier, ou qu’elles étaient manifestement insuffisantes pour une mise en examen, ce que laisseraient entendre les réquisitions du Procureur, il faudrait alors s’interroger sur le dommage causé à l’institution politique toute entière.    

Défendre les politiques, n’est pas dans l’air du temps et peu nombreux seront ceux qui approuveront ma prise de position. Mais j’ai en mémoire la loi anticasseurs où l’on avait prévu de poursuivre quelqu’un pour des délits ou des crimes commis par d’autres, loi scélérate et abjecte qui avait déclaré non conforme à la constitution. Je ne voudrais pas que sous une autre forme, ce type de lois s’applique à d’autres, fussent-ils des politiques. Je me souviens aussi d’un petit cousin d’Alain Juppé, alors Premier ministre, qui avait commis je ne sais plus quel délit, ce qui avait conduit ce dernier à aller s’expliquer à la télévision devant les français, pour dire qu’il s’agissait d’un cousin très éloigné avec lequel il n’entretenait aucune relation…  « Si ce n’est toi c’est donc ton frère… »

Défendre les politiques c’est refuser de rendre responsable l’ensemble de la classe politique des manquements commis par certains d’entre eux ou par des proches, car cela porte atteinte à l’idée même de justice. C’est refuser d’admettre une sorte d’action sacrificielle par laquelle on offrirait au peuple, pour se le concilier, une ou plusieurs victimes expiatoires prises parmi les politiques proches de l’auteur du méfait. 

 

Défendre les politiques, c’est défendre la démocratie qui ne pourrait survivre si la théorie du « tous coupables » l’emportait.

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3 avril 2013 3 03 /04 /avril /2013 16:41

 

Cette affaire n’a rien à voir avec la politique, avec la démocratie,  avec le parti socialiste ou avec le gouvernement. Cette affaire est seulement celle de la complexité de la nature humaine, fragile et à mille facettes, celle de l’homme qui n’est jamais d’un seul bloc bon ou mauvais, mais qui oscille sans cesse entre les deux, l’un prenant le dessus sur l’autre, selon les circonstances, selon les moments, selon les évolutions de la vie.

Il n’est pas sûr que l’homme qui a ouvert un compte en Suisse il y a une vingtaine d’années soit le même que celui qui aujourd’hui a été mis en examen pour blanchiment de fraude fiscale.

Ses mensonges sont inadmissibles. Totalement inadmissibles. C’est une forfaiture vis-à-vis de tous ceux qui  ont cru en sa parole, en sa bonne foi. Il ne mérite de ce point de vue aucun pardon.

Mais ainsi qu’il l’a dit, il s’est certainement trouvé pris « dans une spirale du mensonge » de laquelle il n’a plus su comment sortir et l’aplomb incroyable dont il a fait preuve, devant les plus hautes autorités de l’état et en particulier devant l’assemblée nationale, fait plus penser à un véritable déni d’une situation qu’il voulait exorciser, qu’à une volonté de dissimulation et de tromperie.

« Punitur quia peccatum est » : on est puni parce que l’on a péché et la peine sera à hauteur de ce que l’on est, à hauteur de sa notoriété. 

Après la spirale du mensonge, il va connaître la spirale infernale du déshonneur, du vide autour de lui, des amis toujours absents, du téléphone qui ne sonne plus, de la solitude.

Marqué à vie, il est condamné à errer pour l’éternité dans un monde qui le rejette. Ce sera sa véritable sanction, elle sera infiniment plus lourde que la sanction judiciaire.

La sanction qui l’attend est celle qui lui sera décernée par le tribunal de l’opinion publique, l’une des plus terribles qui soient dans l’échelle des peines, celle du bannissement et donc de l’infamie.

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1 avril 2013 1 01 /04 /avril /2013 20:50

"Juif, tunisien et français", qui a été  publié le vendredi 8 mars2013 sur le site Harissa.com est reproduit avec l’aimable autorisation de ses responsables.

Albert Memmi symbolise ces tunisiens, qui bien qu’ayant vécu l’essentiel de leur vie à l’extérieur de la Tunisie, ne l’ont jamais réellement quitté, que ce soit dans leur tête, dans leur cœur et dans leur âme. Ils lui ont consacré toute leur vie et en ce qui le concerne plus particulièrement, la plus grande partie de son œuvre. « Juif, tunisien et français », il a « tout pris ». Le cœur fait souvent pencher vers le pays de son enfance où selon l’expression de Serge Moati, vers le pays où l’on a vécu les années les plus douces de sa vie. Mais l’homme doit faire prévaloir la raison sur les émotions. Albert Memmi pose le problème oh combien important des jeunes beurs, qui ne doivent pas choisir mais « tout prendre » seule façon de ne pas être écartelés entre deux cultures et qu’ils ne se condamnent pas eux-mêmes  à errer pour l’éternité, dans un monde qu’ils rejettent et qui les rejettent. (Gérard Pancrazi)              

 

 

Juif, Tunisien et Français  

       

 par Albert Memmi  

 

J'ai déjà raconté comment, arrivant à Paris, il y a bien longtemps, j'ai rendu visite à un vieil écrivain, français-israélite, comme on disait alors. Lui ayant fait part de ma perplexité devant ma triple appartenance: Juif, Tunisien et Français, après m'avoir écouté, il me répondit :— Eh bien, gardez tout, soyez tout cela à la fois.Mon interlocuteur, je dois le préciser, était surtout un homme de devoir, plus que de revendications (il avait perdu un fils, engagé volontaire dans les forces françaises, ce qu'il supporta avec dignité).Je pense n'avoir jamais failli à ce triple programme.Ce ne fut pas toujours facile à vivre, ni même à expliquer.Mes coreligionnaires juifs n'ont pas toujours compris ma fidélité à la culture des peuples arabes et ma compréhension solidaire de leurs revendications nationales; même lorsqu'ils ne nous rendaient pas toujours la pareille.Mes compatriotes tunisiens arabo-musulmans m'ont quelquefois suspecté à cause de mon admiration et de ma pratique de la langue et de l'art français. Lorsque bien plus tard, ayant décidé de vivre à Paris et de devenir un universitaire français, l'ambassadeur de Tunisie, qui se trouvait être mon ancien élève (je ne le trahis pas: c'est lui qui me fait l'amitié de se présenter ainsi), Mohamed Masmoudi refusa pendant quelques temps de me recevoir.Mes frères arabes s'impatientèrent souvent contre moi à l'occasion du conflit palestino-israélien sur lequel ils auraient souhaité de ma part une position plus tranchée.Les Français, mes compatriotes de choix et d'adoption, ne m'ont pas d'abord pardonné mes positions en faveur des colonisés. Et lorsque j'ai déposé mon dossier de naturalisation, on me fit répondre qu'il ne serait "jamais" accepté. Il a fallu l'intervention d'amis éminents, comme Edgar Pisani ou Léo Hamon, pour que je devienne enfin un citoyen français.

 

Donc nous sommes juifs, tunisiens et français

 

Etre juif n'est pas une simple revendication plus ou moins romantique; c'est un fait, qu'il serait indigne de notre part et absurde de voiler.D'autant plus que dans nos pays d'origine, cette appartenance est beaucoup plus significative, plus large et plus complexe que celle d'une dimension simplement religieuse.J'hésite aujourd'hui, comme beaucoup de gens, sur ces notions devenues à la mode et dont je suis l'un des responsables de leur diffusion en Europe: celles de différences, d'identité, de racines, etc. Mais enfin les nôtres sont évidentes et très prégnantes.Nous appartenons à l'une des plus vieilles communautés de notre pays natal, puisque nous fûmes là avant le christianisme et bien avant l'Islam. J'ai raconté ailleurs, preuves à l'appui, que je possède une fascinante petite médaille, trouvée dans les ruines de Carthage, gravée de mon nom.Sans nul doute le christianisme de notre grand Saint Augustin, lui aussi né à Carthage, n'aurait pas réussi auprès des Puniques si leur judaïsation ne les y avait pas préparés. L'islamisation n'aurait probablement pas si bien réussi si le monothéisme juif, puis chrétien, n'y avait habitué les esprits.Nous sommes donc des Juifs, mais nous sommes aussi les plus vieux Tunisiens. Nous avons adopté tous les traits culturels successifs qui ont marqué ce pays: le couscous et le burnous, lesquels d'ailleurs sont probablement puniques, la sieste et le jasmin, le goût de la mer et la peur du soleil. Ma propre mère n'a jamais parlé le français, ni aucune langue européenne. Je n'ai moi-même parlé cette langue magnifique qu'à partir de l'âge de sept ans.Je ne dirai pas que cette intime cohabitation, jusqu'à la symbiose quelquefois, avec les Tunisiens, puniques d'abord, chrétiens ensuite, musulmans enfin, fut toujours aisée.Nous fûmes des minoritaires; dans des circonstances historiques où la religion était présente dans toutes les démarches de la vie: nous n'étions pas de la religion des majoritaires. D'autre part, le régime beylical, qui nous apparaît aujourd'hui nostalgiquement folklorique, était celui de petits tyranneaux, qui mésestimaient totalement la liberté des gens et les droits de l'homme. Du reste, le petit peuple arabo-musulman était sous la même férule.Nous gardons un autre genre de regret: lorsque la jeune nation tunisienne s'est affranchie de la tutelle du colonisateur, elle n'a pas su garder une élite juive de premier ordre et dont certains avaient parié de toute leur âme pour leur intégration dans cette jeune nation.Mais les jeunes nations, je l'ai souvent noté moi-même, sont jalouses, exclusives, d'abord refermées sur elles-mêmes, comme si elles devaient d'abord s'assurer de leur identité propre...Quoi qu'il en soit, il est vrai que la plupart d'entre nous ont choisi de suivre les Français dans la métropole et de s'y refaire une situation, devenue enviable quelquefois. Nous sommes fiers (si ce genre de sentiment avait quelque intérêt) de tant de grands noms, de femmes et d'hommes éminents, dans la médecine ou dans les universités françaises.

 

Nous sommes donc devenus des Français d'adoption et l'on ne doit pas nous reprocher notre nouvelle fidélité à un pays qui nous a adoptés, nous a offert, presque sans discussion, de partager l'opulence de sa culture, les bienfaits de la démocratie et de la justice économique.

 

Alors, de quoi souffrons-nous ?

 

C'est simple: nous avons mal à notre mémoire, nous souffrons d'un défaut de reconnaissance.Il suffit d'un séjour dans la Tunisie moderne pour constater que nous sommes exclus de son Histoire.Le temps use tout, c'est vrai, les absents ont toujours tort. Nous ne sommes pas musulmans, c'est vrai, et la Tunisie s'est constituée en nation musulmane.Cela est la logique implacable de l'Histoire. Mais il n'y a pas que cette logique-là et, nous souhaitons qu'on ne pousse pas davantage la roue de l'histoire dans ce sens.Ce pays musulman et arabe dans sa très grande majorité est aussi notre pays natal. Je l'ai beaucoup écrit: on peut acquérir une patrie d'adoption, la France pour nous, lui être loyal et même y être heureux, on n'a pourtant jamais fini avec son pays natal.Permettez au vieil écrivain que je suis de vous rappeler que ce terreau premier, où ont germé les émotions, heureuses et malheureuses de l'enfance, de l'adolescence avec ses amours, ses déceptions et ses espoirs, est irremplaçable. Toute mon œuvre en porte les traces profondes.Nous souhaitons réintégrer la mémoire collective de l'Afrique du Nord, que notre place, historique, économique, et culturelle, y soit définitivement reconnue et assurée.Nous souffrons de constater l'ignorance des jeunes générations de ce que fut notre participation, quelquefois militante, à l'Histoire du pays. Permettez-moi encore une petite anecdote: lors de ce dernier séjour à Tunis, j'ai demandé à revoir la petite maison que nous avions, ma femme et moi, fait construire à Beau-Site, l'un des faubourgs de la capitale. Comme nous passions devant le stade municipal, j'ai demandé au chauffeur, un solide gaillard de trente ans, donc né après l'Indépendance, si le bâtiment lui était familier:— Oh, bien sûr, dit-il les yeux brillants de plaisir, football, sport...".— Mais savez-vous, lui demandai-je, que c'est là que Bourguiba a fait son premier discours à la jeunesse tunisienne qui défilait devant lui?Il me regarda avec un étonnement respectueux : j'avais connu Bourguiba!Mais j'ajoutai :— Et derrière Bourguiba, nous étions assis, ma femme et moi...Cette fois, il me regarda avec une totale incrédulité; je ne sais s'il n'a pas pensé que je délirais.Dans cette même salle, j'aperçois l'un de mes camarades d'adolescence, qui fut atrocement torturé pour avoir lutté pour l'indépendance de la Tunisie; un autre, plus jeune, fut renvoyé du lycée, pour avoir manifesté avec ses camarades tunisiens musulmans; l'une de nos collègues à l'université, ici présente, a été jetée en prison, avec son mari, à plusieurs reprises pour la même cause. Dois-je rappeler l'œuvre fondatrice du professeur Roger Nataf qui a créé l'irremplaçable réseau de dispensaires ophtalmologiques, dans un pays où les maladies oculaires font des ravages?Ce jour est donc, par certains côtés, empreint d'une mélancolique nostalgie. Mais ce jour est aussi, par sa possibilité même, le commencement de cette reconnaissance souhaitée.Je reviens de Tunis. Je tiens déjà à témoigner que tout ce que j'y ai entendu, de la bouche de Monsieur le Ministre de la Culture, qui a bien voulu me recevoir, ou de celle de nombreux intellectuels, se plaçait délibérément sous le signe de l'ouverture politique et culturelle.Je dois rendre hommage par exemple aux efforts de la jeune Tunisie dans le domaine, ailleurs si retardataire, de la condition féminine. Et maintenant à la courageuse reconsidération du rôle de ses Juifs.Je crois que non seulement notre mémoire y gagnera mais celle du pays tout entier. Car nous sommes un fragment de pierre sculptée par les hommes et par le temps: qui saurait nous déchiffrer reconstruirait l'Histoire des peuples parmi lesquels nous avons vécu, tels ces Juifs espagnols dispersés à travers le monde, dont la langue demeure celle de Cervantes.Bien entendu, tous les problèmes n'auront pas subitement disparu. Il y faudra des efforts réciproques. Mais l'Histoire a elle-même beaucoup avancé: le temps est loin où l'on s'est battu au cimetière du Djellaz aux environs de Tunis, pour empêcher l'inhumation de quelques Tunisiens musulmans naturalisés français: l'appartenance nationale et l'appartenance religieuse semblaient coïncider pour l'éternité. On ne pouvait pas être tunisien sans être musulman. Aujourd'hui, plus de trois cent mille Tunisiens et musulmans vivent en France; cinquante mille d'entre eux se sont fait naturaliser français. La Tunisie a sagement décidé qu'ils demeureront cependant tunisiens. Si l'on s'en tient strictement à ces nouveaux critères institutionnels, n'est-ce pas exactement la situation des Juifs tunisiens au regard de la loi tunisienne?J'ai retrouvé ce même problème dans mes travaux sur les littératures maghrébines: où placer dorénavant les jeunes beurs? Dans la littérature algérienne, tunisienne, marocaine, ou dans la littérature française? Et pourquoi pas simultanément dans les deux?D'une certaine manière nous avons été, à cause de notre condition même, là comme ailleurs, en avance sur l'Histoire commune des hommes. Peut-être sommes-nous, pour cela, d'une certaine manière exemplaires. Est-il possible d'être à la fois Juifs, Tunisiens et Français? C'est en tout cas nécessaire si nous voulons un jour cesser de nous entre-tuer. Si les hommes consentaient enfin à être ceci et cela, et non ceci ou cela, admettaient que les autres puissent être à la fois ceci et cela, et non obligatoirement ceci ou cela, que de drames seraient évités! Cela signifierait qu'ils ont enfin appris à vivre ensemble.Il y a également le difficile problème des relations israëlo-palestiniennes. Je connais à cet égard la sensibilité de nos compatriotes tunisiens. Nous ne leur demandons qu'une chose, c'est qu'ils comprennent que notre sensibilité est aussi troublée. Mais là encore l'Histoire avance heureusement à grands pas et nous retenons tous notre souffle. Nul plus que moi ne souhaite une issue heureuse, négociée, pour laquelle je tente de convaincre les deux parties depuis toujours.Je veux dire enfin avec simplicité, que si les propositions de tolérance et d'ouverture du gouvernement actuel de notre Tunisie demeuraient fermes, nous y répondrions avec espoir et la même fraternelle fermeté.

 

Albert Memmi est écrivain. Il est l'auteur de nombreux romans et essais, dont le dernier paru est A contre courants, traduit en vingt pays (Edition du Nouvel Objet)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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