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14 avril 2012 6 14 /04 /avril /2012 10:53

Depuis la Révolution du 14 janvier 2011, l’avenue Habib BOURGUIBA est devenue un  forum permanent d’effervescence où viennent s’affirmer, parfois même s’affronter, toutes les expressions, des plus extrémistes comme celle de ce prédicateur appelant « à tuer les juifs », aux plus pacifiques, avec des rassemblements d’artistes et de comédiens.

 

Revendications sociales, économiques, politiques, culturelles, se succèdent sur l’artère  principale   où convergent dans le même temps la circulation automobile du tout Tunis avec ses embouteillages monstres, les cars remplis de touristes en route pour la Médina, les hommes d’affaires qui séjournent à l’Hôtel AFRICA, à l’INTERNATIONAL au CARLTON, les promeneurs, les passants en quête d’articles de la dernière mode, employés, fonctionnaires, chômeurs, étudiants, qui emplissent les bars, les  restaurants et les gargotes, qui montent et descendent ech châri ( l’avenue), dans un mouvement ininterrompu depuis la place du 14 janvier jusqu’à la rue d’Algérie, au quartier de Bab ZIRA, de Bab el BAHR, à la rue Mongi SLIM, à la rue Charles de GAULLE, un va et vient incessant depuis le matin aux aurores, jusque tard dans la nuit, tout un petit monde grouillant qui fait le Tunis moderne du 21e siècle, dans un pays qui vient d’acquérir sa liberté d’expression.

 

Craignant de voir compromettre le redressement économique du pays, qui passe par le rétablissement de l’ordre et de la sécurité, le Ministre de l’intérieur Ali LAARAYEDH, a décidé le 28 mars, d’interdire toute manifestation sur la célèbre avenue, estimant qu’il était possible de satisfaire l’expression publique des revendications, en utilisant d’autres sites.

 

Mais les opposants au pouvoir en place, ont trouvé là une aubaine pour se rassembler sur un objectif commun et pour marquer les esprits en bravant l’interdiction au nom de la liberté et de la démocratie et en imputant par avance aux autorités responsables de la mesure prise,   les incidents qui ne manqueraient pas de survenir avec les forces de l’ordre.

 

Le 9 avril, journée des martyrs commémore la manifestation populaire qui eut lieu en 1938 pour soutenir un militant indépendantiste qui comparaissait devant le tribunal de Tunis pour des activités jugées par l’autorité coloniale subversives et qui vit l’armée française débordée, tirer dans la foule. De nombreux morts et blessés furent à déplorer et ce fut là l’un des premiers actes majeurs du soulèvement populaire pour l’Indépendance, après celui qui eut lieu au cimetière du DJELLAZ à Tunis en 1911.

 

Le 9 avril, qui marque ainsi la détermination du peuple tunisien à combattre pour sa liberté, selon l’expression utilisée à l’époque « jusqu’à la dernière goutte de son sang », est depuis l’Indépendance un jour férié. Une commémoration officielle a lieu chaque année au monument des martyrs à SEJOUMI à quelques kilomètres de Tunis, en bordure de son lac.

 

Il ne semble pas que jusqu’alors, des manifestations populaires soient venues s’ajouter aux manifestations officielles. La Révolution du 14 janvier ayant modifié l’ordre des choses, personne aujourd’hui, parmi les différents acteurs politiques  en présence, depuis les salafistes jusqu’aux nostalgiques de l’Ancien régime, ne serait bien évidemment opposé à ce que le peuple s’empare d’une telle commémoration.

 

Le 9 avril concerne l’histoire de la libération de la Tunisie. Il serait difficile pour un gouvernement quel qu’il soit, de pouvoir donner, ne serait-ce que l’impression, de ne pas lui accorder sa juste place, en refusant à la manifestation populaire le  prestige de l’artère principale, pour commémorer cette journée.

 

Mais il n’est pas exclu que le 9 avril soit utilisé par des mouvements d’opposition ou de contestation, avec lesquels la Tunisie démocratique doit désormais compter, pour exprimer au pouvoir son désaccord avec sa politique, et afin de mieux marquer les esprits, d’aller défiler sut l’avenue Habib BOURGUIBA malgré l’interdiction, d’autant qu’il est aujourd’hui facile de réunir à Tunis quelques centaines de manifestants, pour quelque cause que ce soit, tant les difficultés sociales sont grandes, peut-être même encore plus qu’elles ne l’étaient jusqu’alors.

 

Ne pas réagir serait pour les pouvoirs publics un aveu de faiblesse qui entamerait sa crédibilité ; réagir au nom de l’application de la loi, conduirait inévitablement à des incidents,  qui n’en seraient pas moins exploités.

 

Forces antiémeutes, manifestants blessés ou indisposés par les gaz lacrymogènes, une photographe de l’hebdomadaire français Le Point pris dans la tourmente, tous les ingrédients suffisants pour justifier d’une couverture médiatique qui fera de cette journée du 9 avril, pour les opposants au Régime, une journée réussie.

 

Indignation générale, la presse étrangère, en particulier française pourtant en pleine campagne présidentielle, fera ses unes sur les évènements, l’UGTT, le Syndicat des travailleurs tunisiens, qui a un contentieux latent avec le pouvoir, surenchérit et annonce que malgré l’interdiction, il défilera le 1er mai sur l’avenue interdite, des élus de l’opposition de l’Assemblée Constituante décident à leur tour d’aller défier les autorités en se rendant ce jour même, mardi 10 avril  de la statue d’Ibn KHALDOUM, jusqu’au ministère de l’intérieur, on exige une commission d’enquête, le président de la République Moncef MARZOUI intervient et dit regretter les violences d’où qu’elles viennent, la situation se tend, le gouvernement comprend qu’il y a là un piège qu’il doit éviter à tout prix.

 

C’est fait ! Le conseil des ministres du mercredi 11 avril décide d’annuler la décision tant contestée, crée une commission pour enquêter sur les violences du 9 avril que certains appelleront de façon un peu exagérée « le lundi noir »…

 

L’annulation de l’interdiction de manifester va dans le sens de la mesure et de la responsabilité. Mais au-delà de cette disposition, les nombreuses autres décisions de ce gouvernement comme les prises de position du Président de la République, du Premier ministre, des ministres,  les déclarations du leader du parti majoritaire ENNHADHA, font présumer une  volonté de conduire à son terme le processus démocratique, dans un souci d’unité nationale, sans chercher à se retrancher derrière la majorité pourtant acquise de façon incontestable par les urnes.

 

Ainsi, le 25 mars 2012, Rached GHANNOUCHI, a rejeté clairement le salafisme, tel qu’il s’exprime aujourd’hui en Tunisie, estimant qu’il ne correspond pas aux traditions pacifistes du pays et  qu’une dimension terroriste n’est pas à exclure. Le leader islamiste a condamné fermement les appels aux meurtres lancés contre les juifs tunisiens « qui ont le droit de vivre en Tunisie », les agressions perpétrées contre les hommes de théâtre, l’appel au meurtre lancé contre Beji Caid ESSEBSI Premier ministre de transition après le départ de Ben ALI, à qui il a rendu un hommage appuyé, pour avoir organisé des élections libres et pour avoir dirigé le pays alors qu’il était dans une situation délicate. Rached GHANNOUCHI a en outre assumé la non introduction de la Charia dans la constitution tunisienne, afin a-t-il précisé de ne pas connaître les situations malheureuses vécues par certains pays, qui se sont trouvés confrontés à des guerres civiles, après l’avoir adoptée.

 

Alors qu’Habib BOURGUIBA fut un adversaire farouche des islamistes qu’il combattit sans merci avec la dernière énergie, le Président de la coalition au pouvoir, Moncef MARZOUKI (centre gauche) devait le 6 avril 2012, à l’occasion de la commémoration du 12ème anniversaire de sa mort, présider une cérémonie organisée à Monastir, au mausolée de l’ancien président, où il a déposé une gerbe de  fleurs et a récité la Fatiha en sa mémoire.

 

La situation de la femme,  sujet très sensible en terre d’Islam, est abordée avec autant d’ouverture d’esprit. Sihem BADI qui a été nommée à la tête de ce ministère,  est  une femme de son temps, qui fait preuve de pragmatisme et d’une grande intelligence dans l’exercice de sa fonction, cherchant à concilier tradition et modernité. Elle a fait publier le 7 avril 2012 un communiqué, dans lequel elle recommande en particulier de bannir le niqab « ou tout ce qui peut entraver le processus éducatif » Elle a demandé que les enfants « soient protégés de  tout ce qui peut les empêcher d’avoir une activité normale, d’aller à l’école et de bénéficier des acquis de la civilisation moderne. » Le communiqué ajoute que cette décision intervient « en réaction à la multiplication de certains phénomènes étrangers qui entravent l’éducation des plus petits, en voulant les exclure de certaines activités physiques ou artistiques. » Notons que Sihem BADI ne porte pas le voile, ce qui montre bien la volonté de ce gouvernement, qualifié d’islamiste, de laisser à chacun de ses citoyens la liberté de ses choix. 

 

Ces prises de positions, et bien d’autres encore, que l’on peut observer quotidiennement depuis la formation du gouvernement issu des élections d’octobre 2011, montrent que l’on ne peut de bonne foi contester qu’aujourd’hui, l’exécutif tunisien recherche la cohésion et l’unité nationale, seul moyen de diriger le pays vers l’instauration d’un régime démocratique stable et irréversible.

 

Il ne fait guère de doute que ces décisions marquées au sceau du bon sens sont de nature à faire prendre conscience à l’opposition qu’elle a aussi une responsabilité éminente dans cet important enjeu, celle de sa participation à la construction d’une démocratie exemplaire, comme l’a été la Révolution.

 

Ce sera pour l’opposition la meilleure façon de se préparer à l’alternance, qui sera la seule véritable preuve de ce que la Tunisie est devenue une démocratie à part entière.

 

L’avenue Habib BOURGUIBA ne doit alors pas être une entrave, que chacun chercherait à utiliser contre l’autre pour le faire chuter. Cette avenue chargée de toute l’histoire de notre pays, doit pouvoir ajouter à tous ses titres, le plus prestigieux d’entre eux, celui de faire qu’elle soit la voie de la concorde entre tunisiens de toutes conditions, de toutes sensibilités, et de toutes confessions.

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Published by gpancraz
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Mondher Kharrat 19/04/2012 20:09

merci maître pour cet article. J'ai l'impression que vous êtes un parmi les résidents permanents à Tuins.

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