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30 octobre 2011 7 30 /10 /octobre /2011 10:00

 

Par Youssef El TOUNSI

 

La victoire du parti ENNAHDHA qui se réclame partisan d’une application modérée de la Charia est incontestable. Et s’il n’a pas la majorité absolue à l’Assemblée Constituante qui vient d’être élue, c’est à raison d’un mode de scrutin, établi pour permettre à la partie la plus large de la population d’être représentée, et ce sera le cas.

 

La démocratie a joué à plein. La prévision faite par de nombreux observateurs selon laquelle les pays arabo-musulmans sont, lorsqu’ils sont librement interrogés, pour un gouvernement fondé sur la loi islamique se révèle juste. Gérard LONGUET a eu tort de dire que 40% ce n’est pas la majorité. Sur un seul tour de scrutin, avec plus de 110 partis, 40% c’est un raz de marée.

 

Conformément à la volonté du peuple tunisien, le secrétaire général d’ENNAHDHA Monsieur HAMADI JEBALI a fait savoir qu’il sera le futur Premier ministre. Il a été précisé que des portefeuilles seront attribués aux autres partis. Par intelligence politique et dans le même esprit, on dit qu’ENNAHDHA soutiendrait à la Présidence de la République l’actuel Premier Ministre, BEJI CAÏD ESSEBSI, un grand démocrate, ancien ministre d’Habib BOURGUIBA, âgé de 85 ans, dont le rôle, selon la nouvelle constitution sera comparable à celui des présidents de la 4e République en France.

    

Intelligence politique qui va au-delà du casting. Il s’agit bien évidemment de faire assumer par l’ensemble des sensibilités politiques, la politique pour laquelle ENNAHDHA a été élu.  

 

ENNAHDHA veut aussi rassurer, il dit être respectueux du droit des femmes et ne pas vouloir remettre en cause leur liberté dans la société tunisienne. Il n’y a aucune raison de mettre en cause sa bonne foi.

 

Mais c’est une chose de ne pas porter atteinte à des libertés acquises depuis un demi siècle, et une autre que d’en garantir l’exercice. Le nouveau pouvoir sera-t-il en mesure de garantir les femmes tunisiennes, contre sa frange extrémiste qui pourrait au quotidien les harceler, par exemple parce qu’elles ne porteraient pas le voile ? Il lui suffirait de laisser faire pour que très vite, une liberté qui ne serait pas contestée en droit soit  dans les faits abolie.

 

De même, la polygamie peut demeurer interdite, mais le nouveau gouvernement osera-t-il engager des poursuites à l’encontre de ceux qui sont ses plus chauds partisans et qui porteraient atteinte à cette règle?

 

De même encore, les Conseils d’Université oseront-ils maintenir des règlements qui interdisent le niqab à l’université contre la volonté d’une partie non négligeable du mouvement islamiste ? Et dans l’affirmative, sera-t-on en mesure de faire respecter ces règlements ?

 

Il ne s’agit pas de faire de procès d’intention aux nouveaux responsables de la Tunisie, mais un risque existe. S’il surmonte cette difficulté, le parti ENNAHDHA  donnera incontestablement un nouveau visage à ce mouvement, qui incite pour l’heure à la perplexité quand ce n’est pas à la méfiance  

 

Car ce qui inquiète, c’est cette attaque contre la langue française, comme première langue étudiée et parlée après l’arabe, lancée par le leader charismatique d’ENNAHDHA, Rached GHANNOUCHI, comme paraissant être un point fondamental de sa politique.

 

Non que quiconque ait à revendiquer un quelconque droit dans ce domaine et il doit être dit que les tunisiens sont libres de privilégier les langues qui aujourd’hui leur apparaissent les plus adaptées à leur enrichissement culturel, à leur ouverture sur le monde et à leur développement économique.

 

Mais était-il opportun de placer ce débat dans une campagne de cette nature ? Son annonce devant une foule lui donne un contenu politique qui va au-delà d’une simple orientation linguistique pour la jeunesse tunisienne. Dans un moment de campagne électorale où s’expriment souvent les passions plus que la raison, le risque de glissement vers un comportement xénophobe ne peut-être exclu.

 

Il est toujours très facile et très efficace de ressortir les vielles lunes de l’anticolonialisme et il suffit de se référer aux nombreux commentaires de tunisiens sur les différents blogs et journaux électroniques pour voir combien s’exprime désormais le rejet de la France et que peu de chose suffit pour ranimer des braises qui ne seront jamais éteintes.    

 

Dans les années 60, Ahmed BEN SALAH avait cru avoir découvert une économie collectiviste qui devait donner à chaque tunisien prospérité et bien être. On sait ce qu’il advint.

 

Lorsque des  politiques partisanes se veulent imposer leur loi à l’économie, sans en avoir pesé avec soin les conséquences, le risque est grand d’aboutir à des catastrophes.

 

Mais  cela est-il véritablement étonnant ? Prendre ses distances avec la France, n’est ce pas pour la Tunisie la meilleure façon de régler son problème avec les mœurs occidentaux et avec tout ce qu’ils véhiculent au plan des libertés formelles ?

 

Les tunisiens de France ont voté ENNAHDHA majoritairement, plus que ne l’ont fait les tunisiens restés au pays, et les observateurs ont affirmés que c’était en réaction aux discriminations dont ils faisaient l’objet dans ce pays. Peut-être qu’eux-mêmes sont favorables à cette politique, même si pour la plupart ils sont également français. On s’était interrogé lorsque des milliers de franco-tunisiens avaient sifflé l’hymne national de la France à l’occasion d’un match de foot-bal. Est-ce la réponse à cette question ? La vérité peut parfois être cruelle, on le doit à la démocratie.    

 

A bien y réfléchir, ENNAHDHA fait, de son point de vue,  une analyse juste lorsqu’il dit que « le français pollue les tunisiens ». Ce n’est pas une phrase anodine, c’est la clé de l’ensemble du problème.

 

La langue française apporte une autre conception de la société, des valeurs fondamentalement différentes de celles qui existent dans les pays arabo-musulmans. Les dictateurs BOURGUIBA et BEN ALI avait épousé la cause française. Leur peuple ne les a jamais suivis. Sur le fond, les arabes demeurent dans leur grande majorité attachés à l’Islam en tant que mode de vie. Les tunisiens ne dérogent pas à la règle. ENNAHDHA a compris que la façon la plus efficace de combattre les mœurs occidentaux, qui « corrompent » la société tunisienne, est d’éloigner les tunisiens de la langue française.

 

Cette Révolution tunisienne est la victoire posthume du nationaliste arabe Salah BEN YOUSSEF, qui fut en concurrence dans les années 50 avec un Habib BOURGUIBA profondément français et atypique. On ne modifie pas le cours de l’histoire contre la volonté des peuples.

 

Il n’est pas écrit que le France et la Tunisie doivent avoir éternellement un destin commun. Là encore le peuple tunisien qui a recouvré sa liberté est seul à pouvoir se prononcer. Il fera la politique qui lui apparaitra la mieux adaptée à ses intérêts. Quant à la France, l’Europe devrait suffire à son bonheur.  

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