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9 août 2011 2 09 /08 /août /2011 12:30

Par Youssef El TOUNSI

 

Depuis plusieurs jours Antenne 2 annonçait l’émission « Envoyé Spécial », sur la Tunisie, après la Révolution. Je puis vous dire que je n’aurais raté cette émission pour rien au monde, tant la souffrance des tunisiens m’insupporte. 7000 licenciements par mois depuis la révolution, le taux de croissance qui était de 7% est actuellement entre 0 et 1 %, le fonds de compensation qui permet aux tunisiens de bénéficier des produits de première nécessité à des prix bien en dessous de leur coût réel, n’arrive plus à être compensé ; la cherté du crédit, l’inflation, l’insécurité, qui écartent toute perspective d’avenir tant au plan des investissements que de la création d’entreprises dont les chiffres dégringolent, le tourisme moteur de l’économie au bord de l’implosion…

 

Je me suis dit, qu’il était bien qu’un grand média européen comme antenne 2 agisse comme un électro choc, afin que les dirigeants du gouvernement, même provisoire, prennent les  mesures pour y remédier, en particulier sur la sécurité qui ne dépend pas d’autre facteur que celui d’une volonté politique, la volonté populaire étant acquise.

 

Jeudi 2 juin 2011, à 20h30, devant ma télé, j’ai  assisté à un spectacle pitoyable. On nous a montré le pur produit d’un journalisme de bazar, parisien jusqu’à la caricature, avec reportrice se dandinant  comme dinde en goguette dans les rues de Tunis, de Sidi Bou Saïd, de la Marsa et d’ailleurs, s’escrimant par le seul effet de sa suffisance à vouloir nous nous faire prendre des vessies pour des lanternes.

 

On a même pu voir une Beldi (bourgeoise de Tunis) venir nous expliquer qu’elle tenait une maison d’hôte et que depuis la révolution elle avait plus (oui +) de réservations qu’avant, que les gens accouraient de partout en disant, « nous voulons vous aider pour votre révolution » (!) Si Ben Ali voyait un tel truc du fond de sa tanière, il en baverait de jalousie, il n’aurait jamais osé, tout BEN ALI qu’il était, monter un tel bidonnage. Et je passe sur l’interdiction, avant la Révolution  d’acheter des cartes routières ou d’ouvrir une maison d’hôtes, ou de fréquenter des français, que n’importe quel journaliste stagiaire aurait pris soin de vérifier, avant de balancer de telles âneries à des millions de téléspectateurs.  

 

Dans la maison d’hôte en question se trouvait une infirmière en vacances  (apparemment la seule cliente) venue de France pour connaître le pays vraiment de l’intérieur. On nous l’a montrée se baladant sur l’avenue BOURGUIBA (les champs Elysées de Tunis), nous expliquer, avec une dame de la maison d’hôte qui l’accompagnait portant autour de son cou un immense drapeau tunisien, que tout allait bien que tout était merveilleux que tout était beau.

 

Certes il y avait bien des rouleaux de  barbelés tout le long de l’avenue, ainsi que des chars pour protéger le ministère de l’intérieur, mais c’est certainement du pur folklore pour amuser les touristes. Tout à coup, venu de nulle part, et sans que cela ait semblé arranger les affaires de notre équipe télévisuelle, une bande de manifestants très agressifs faisant front contre la police arrivée en masse, envahirent le centre de Tunis. Notre infirmière perplexe eut alors cette réflexion « je ne sais que penser.» Mais son accompagnatrice qui est du coin devait sauver la situation et nous rassurer immédiatement en disant : « ce ne sont pas des manifestants, ce sont des casseurs » Ouf, tant mieux, merci madame, alors tout va bien. Même pour qui n’est pas du pays, l’atmosphère  qui régnait sur la ville était celle de l’émeute pérenne, la police paraissant en effet traiter cette curiosité locale avec le flegme et le professionnalisme que crée l’habitude. Il valut mieux partir, précision donnée toutefois par la reportrice que les « casseurs ne s’attaquaient ni aux touristes ni aux européens !»...

 

Le soir à la veillée, ayant réuni quelques copines dans la maison d’hôte pour honorer la télévision française, la maîtresse des lieux nous fit assister à un début de discussion à bâtons rompus entre des intellectuelles d’un assez bon niveau, malheureusement à l’évidence très peu représentative du peuple tunisien, interrompue par l’annonce faite « oh my god » que le couvre feu venait d’être instauré sur l’ensemble de la Tunisie pour la nuit...

 

Bon tout cela n’étant en définitive pas très grave, on se dirigea dans le sud pour s’entretenir avec un responsable d’une chaîne hôtelière qui assurait (bien que les hôtels soient archi vides et pour la plupart fermés), qu’il espérait à peu près se trouver dans une situation équivalente à celle de l’année précédente. C’est ce que l’on appelle le miracle de la révolution tunisienne ou plutôt de la télé française.

 

Subrepticement mais sans insister on nous a montré de pauvres hères, dont la détresse et la peur se lisaient sur leur visage, la peur de rentrer le soir chez eux les mains vides. Il s’agissait de salariés licenciés d’un hôtel,  en train de faire  un « siting » devant l’établissement fermé. Perspicace, la journaliste nous fit observer que grâce à la révolution ils avaient désormais le droit de manifester.

 

Ensuite on nous emmena au marché central de Tunis, pour nous montrer combien les étals étaient bien achalandés, ce qui était absolument exact, même si des esprits chagrins comme le mien auraient pu déplorer que devant ces étals aucun client ne se pressait pour se faire servir.

 

Le clou du clou, fut  la promenade du Ministre du tourisme, dans une rue commerçante d’une cité tunisienne, répondant vraisemblablement à l’invite de la télé française. Aux commerçants qui se trouvaient là et qui le suppliaient de rétablir la sécurité, il eut cette réponse incroyable : « rendez vous compte, je suis là parmi vous, auriez vous pu l’imaginer il y a quelques mois ? » La journaliste ajoutant qu’il n’avait même pas de garde du corps.

 

Et puis on nous a ramené dans un hôtel, le Dar Djerba, où l’on avait regroupé l’ensemble des touristes des autres hôtels de la chaîne, pour nous faire assister à un spectacle on ne peut plus grotesque, de touristes adipeux en train de simuler une danse orientale, tandis qu’un père de famille manifestait sa satisfaction pour avoir eu une réduction de 30% par rapport à l’an dernier et qu’il avait même fait des excursions. Quelle impudeur !

 

Enfin on eut droit à l’incontournable Sidi Bou Saïd, n’omettant pas de signaler que ce lieu fut apprécié en son temps  par Châteaubriand, Colette, Simone de Beauvoir, Gide et tutti quanti, notre journaliste prophétisa une baisse de la fréquentation devant un « Café des Nattes » désert comme aucun tunisien ne pouvait avoir vu la célèbre placette, vide, désespérément vide pas un visiteur, alors que l’on a habituellement du mal à y circuler à n’importe quelle période de l’année.

 

Envoyé Spécial aurait dû faire cette émission il y a quelques mois au lendemain de la Révolution. Aujourd’hui plus personne ne conteste le passage de la Tunisie vers la Démocratie. Il fallait alors montrer le vrai visage de la Tunisie, qui va vers la catastrophe économique et donc sociale. Bien sûr les journalistes ont trouvé dans Tunis des Messieurs biens mis, pour leur dire qu’en réalité la Révolution bénéficierait à leurs enfants et que c’était pour eux qu’ils l’avaient faite.

 

Mais si le peuple, ou plus simplement les gens ne pouvaient attendre jusque là ? Parce que le problème c’est qu’en Tunisie, comme ailleurs, Révolution ou pas Révolution, c’est chaque jour que l’on doit manger. Une course de vitesse est engagée. Il ne faudrait pas que le peuple tunisien lassé d’attendre de percevoir des fruits toujours trop verts ait la tentation de s’en remettre à un nouvel homme providentiel, reprenant à son compte la fameuse réplique de Jacques CHIRAC, arguant ici même, devant des confrères journalistes médusés, de ce que la première des libertés était de manger à sa faim.

 

Si le peuple a plus faim aujourd’hui qu’avant la Révolution, s’il vit plus dans l’insécurité qu’avant le départ de BEN ALI  et des TRABELSI, on ne voit pas très bien comment la Tunisie s’en sortira. Le destin est entre les mains des tunisiens et d’eux seuls, encore faut-il que ce type de reportage, très regardé en Tunisie ne vienne accroître un malaise déjà très profond.           

 

Croisons les doigts pour que la Révolution tunisienne ne soit pas comme ce reportage, raté.

  

* A montrer impérativement dans les écoles de journalisme. 

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commentaires

GPg 09/08/2011 15:29


La révolution tunisienne méritait mieux que ça !


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